Nitram
Apprenti Jouteur
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Edgar Allan Poe
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Les travaux avançaient bien et le vieux moulin semblait reprendre vie. Les menuisiers commençaient à arracher les lames de parquet vermoulu du grand salon lorsqu’ils firent une découverte étonnante. Au revers de chacune se trouvait un long texte écrit d’une écriture fine encore très lisible, protégée du temps par le bois verni. Averti de la chose, Paul Vermersch, propriétaire des lieux, leur demanda de les retirer avec le plus grand soin, de les numéroter précisément et de les stocker dans la vaste grange attenante.
Paul lut attentivement les lames au fur et à mesure de leur extraction. Une belle écriture, souvent naïve, mais ferme et efficace, qui recensait une succession de drames, accidents étranges, morts inexpliquées, survenues deux siècles plus tôt dans le canton de Witsonhold. Il dut malheureusement rudement se rendre à l’évidence : la numérotation précise et méticuleuse réalisée par les ouvriers ne lui serait d’aucun secours. Les lames du plancher avaient, semble-t-il été posées dans le désordre. Il s’engagea dans un immense jeu de puzzle sur le sol de la grange vide.
Paul s’agenouilla, les phalanges engourdies par la poussière, et commença l’ordonnancement comme si chaque lame eût été une côte d’un cadavre à reconstituer. Les bords s’ajustaient avec un petit bruit sec, un cliquetis d’ossements ; l’encre, sous le vernis, reprenait sens, les phrases se liaient, trou après trou, nom après nom. La nuit tomba, lourde, et la grange se fit tombeau. Par instants, une parcelle de phrase surgissait, nette, implacable — « le dernier souffle fut entendu… » — puis, séparée, s’évanouissait à nouveau. Paul, obsédé, sentit bientôt que le puzzle n’était pas seulement un récit : c’était une serrure. Il approcha une lame décisive, hésita ; sur son revers, une ligne inachevée attendait d’être rendue entière, comme si sa main seule pouvait, ou devait, la compléter.
« Le sang vermeil rayonnait sur sa peu d’une lueur suave alors que je… » Que « je » ? Pour la première fois, Paul comprenait que l’ensemble des récits qu’il lisait depuis des semaines étaient en fait écrits à la première personne, son auteur présent à chaque fois sur les lieux du drame.
Paul se lança dans une recherche effrénée pour trouver la suite à ce « je ». En vain. Mais en lisant avec ce nouveau prisme chacun des fragments, il comprit que tous s’arrêtaient justement au moment précis où la phrase tendait à rendre explicite la présence de son auteur sur les lieux. Mais où se trouvaient les suites ?
Paul, désormais possédé par une inquiétude précise, alla fouiller la maison à la lueur vacillante de sa lampe : la cheminée, les boiseries, les recoins empoussiérés. Rien que des ombres qui semblaient reculer devant lui. Dans la grange, cependant, sa main heurta une cavité sous une planche mal ajustée. Un rouleau, lié d’une mèche de cheveux et d’un clou rouillé, s’en échappa comme un cœur qui bat encore. Il déroula ; l’encre noire formait un seul mot : « Je… » Le papier craquela ; un souffle froid, semblable à une syllabe, acheva la phrase en murmurant son nom. Paul recula, pâle, le parchemin brûlant presque sa paume, et sut que l’achevé restait suspendu, attendant qu’il choisît d’en écrire la suite.
Paul retourna sur le chantier et demanda aux ouvriers de lui apporter également les lames de plancher sans inscription. La grange était désormais remplie de lattes arrachées, parfois cassées. Paul examina avec soin les nouvelles venues. Rien n’y était inscrit, mais de fines lignes semblaient y avoir été tracées, similaires à celles qui avaient servi à guider l’écriture sur celles qui en étaient ornées. Fouillant une centième fois la cavité découverte dans la grange, il découvrit un stylet avec une fine mine à encre. Nerveux, Paul envoya un des ouvriers lui acheter de l’encore noire au village.
Paul s’enferma dans la grange et en cloua les portes. Durant deux semaines, il écrivit frénétiquement sur les lattes immaculées la suite de ce qui était écrit sous les premières découvertes.
Lorsque le commissaire Winderproof fit forcer la porte de la grange, il découvrit Paul dans un état second. Il avait enfin trouvé tous les détails de chacun des meurtres perpétrés deux cents ans plus tôt. Mais en regardant les lattes du plancher, le commissaire découvrit une vérité bien différente…
… les phrases, jointes avec une fidélité terrifiante, ne racontaient pas ce qui avait été mais ce qui se ferait. Winderproof, d’abord soulagé, sentit sa salive se glacer : aux terminaisons, là où Paul avait ajouté ses mots, les noms n’apparaissaient pas — de petites entailles, comme des parenthèses muettes, gardaient la place. L’une d’elles, plus fraîche, portait l’empreinte d’une ongle : quand le commissaire la fit tourner à la lampe, l’ombre dessina nettement son propre nom. Paul leva des yeux fous, et souffla, sans hausser la voix : « Il n’y manque qu’un mot… » Le silence répondit, attendant que quelqu’un le prononce.